Montagne

 Je cherche un endroit tranquille où poser mon chevalet. Il y a des années que je ne suis pas venu m’installer dans la vallée d’Aoste, avec mes tubes de couleurs. Des années que je n’ai pas tenu de pinceaux entre mes doigts, respirer la peinture, l’odeur de la térébenthine. J’ai arrêté de peindre lorsque mes rêves ont cessé de perturber mes nuits. Je n’avais plus d’inspiration, mon travail devenait répétitif. Mon imagination était partie en même temps que la présence de ma mère sur terre. Lorsque la mère disparaît, c’est une partie de vous-même qui s’en va.

Mais depuis quelques semaines, presque chaque matin, je me réveille avec des images plein la tête. Ces images sont souvent sombres et mystérieuses et ont du mal à quitter mon esprit. Cette nuit, j’ai rêvé de la vallée, il y avait tellement de neige que je voyais à peine les chalets du village. Je ne distinguais que des tâches, blanches, grises, noires, claires et foncées. J’ai essayé de peindre cette brume mais j’ai laissé la toile au fond de mon atelier et j’ai préféré partir peindre à l’extérieur, mais toujours décidé à exprimer ces sensations nocturnes sur la toile, pour voir dans quelle direction artistique elles vont me mener.

La vallée ne change pas, peut-être deux ou trois chalets de plus que lorsque nous sommes venus nous y installer. Le calme est palpant et l’air reposant, mais je me rends compte que j’aurai dû attendre le printemps pour peindre en plein air, mes doigts commencent à être froids. L’hiver est installé, la neige est tombée en abondance cette nuit. Je vais donc rentrer assez vite.

Agathe voulait venir avec moi. Agathe, c’est ma fille, c’est le visage d’une enfant, des cheveux blonds tombant sur ses épaules, et des yeux verts qui s’assombrissent lorsqu’elle est en colère. Agathe aura cinq ans dans quelques jours, elle est restée à la maison avec sa mère. Je considère que j’ai de la chance d’avoir une fille et une femme aussi merveilleuse l’une que l’autre. Nous habitons un chalet, à quelques kilomètres de la vallée, dans un lieu-dit de la montagne Sainte-Croix. Ma femme, Claire, est infirmière à l’hôpital d’Aoste. De mon côté, je travaille comme architecte. Mon bureau se trouve à l’arrière du chalet. Sur la porte, une plaque : « Benoît Longuet, architecte » ; mais ne vous attendez pas à voir une plaque en laiton avec l’inscription gravée en lettres capitales; non, à la place vous découvrirez un dessin d’Agathe, le visage de son papa, cheveux blonds et barbe de quelques jours.

Mon métier me permet parfois quelques disponibilités horaires, pour assouvir ma passion de peintre amateur. Aujourd’hui, je suis venu dans la vallée, mais quand le printemps sera revenu, j’irai plus haut dans la montagne, je mettrai mes chaussures de randonnées, rangerai mon matériel dans le coffre de ma volkswagen, je prendrai un petit panier repas, contenant du pain, du jambon de pays et du fromage que fabrique mon ami Antoine, et je chercherai l’endroit idéal pour m’installer.

Ce soir, je m’installe au bureau pour lire « Montagne », le magazine de la vallée. Bizarrement, une photo alerte mon esprit. C’est une photo en noir et blanc qui a été prise dans les années soixante. Elle représente la vallée après la terrible avalanche qui s’est déroulée à cette époque. Cela représente presque trait pour trait, ce que j’ai rêvé et voulu peindre aujourd’hui. Est-ce que par hasard, j’aurais eu un jour, l’occasion de voir cette photo dans un journal ou dans un livre ? Oui, à bien y réfléchir, je crois que c’est un livre de poche qui avait reprit cette photo pour sa couverture ! mais je n’en suis tout de même pas certain. Lorsque cette avalanche a eu lieu, je n’étais qu’un tout petit garçon, et je n’habitais pas la région.

            Aujourd’hui, nous allons fêter l’anniversaire d’Agathe. Claire devrait rentrer d’ici peu, cette nuit elle était de garde à l’hôpital. D’ailleurs, je l’entends garer sa voiture dans l’allée du jardin. En entrant, Claire me regarde tristement, elle a le teint blême et semble tremblante.
- Que se passe t’il ?
Cette nuit , une avalanche a recouvert plusieurs maisons dans la vallée d’Aoste, les secours ont amené quelques blessés, mais des chalets sont encore recouverts de neige. Je suis étonné par la nouvelle, mais je me demande aussi : « et si mon rêve n’était pas lié à la photo vue hier dans « Montagne », mais était en fait un rêve prémonitoire ? »
- Penses-tu qu’il y aura des morts ?
- Je ne sais pas, en tout cas, les secours sont encore sur place pour dégager des gens, et jusqu’à présent on ne déplore aucune victime, il y a encore de l’espoir.

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